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L'enfance (1756-1778)
La maturite (1779-1788 )
Les dernieres oeuvres (fin 1788-1791)
La musiques Morzartiennes
Aucun musicien n'a ete, autant que Mozart, victime d'incomprehensions et de contresens. Si les "grands" du XIXe siecle, Beethoven, Schubert, Schumann, Chopin et Wagner, surent reconnatre ce qu'ils devaient a leur devancier, le public romantique, un Berlioz en tete, ne voulut voir en Mozart que l'ordonnateur frivole des festivites galantes et desuetes de l'Ancien Regime musical. On ne retrouvait pas en lui le titanisme prometheen dont s'enivrerent les generations posterieures aux bouleversements initiaux du siecle. Pourtant, a partir du premier centenaire (1856), une certaine faveur lui revint, mais ce fut pour la pire des raisons. On fit de lui, pour l'opposer aux hardiesses alors scandaleuses des novateurs, le parangon d'un academisme fade et beat : sa musique etait presentee comme le point culminant de la perfection, au-dela duquel il ne pouvait y avoir que decadence. Ainsi s 'instaura la legende, si difficile a extirper, de l'enfant prodige au profil de bonbonniere, de l 'artiste recevant miraculeusement du Ciel ses melodies suaves.
Il fallut attendre le debut du XXe siecle pour que fussent reveles les aspects sombres et inquietants, "demoniques" de son oeuvre (Alfred Heuss, 1906). Puis, grace aux admirables travaux de grands musicologues, in primis Georges de Saint-Foix (1912), Hermann Albert (1919) et Alfred Einstein (1945), le vrai visage de Mozart fut peu a peu retrouve ; l'auditeur put enfin embrasser la totalite mozartienne et decouvrir la deroutante variete des aspects de son oeuvre. De plus, en denonant le mythe de la facilite et de l'inspiration, l'historien restitua au Matre sa qualite de travailleur acharne et de technicien accompli, scientifique, de l'art musical.
Aussi sommes-nous maintenant a meme de le situer musicologiquement a sa juste place : place veritablement centrale, tant pour le site que pour l'heure. Car il s'epanouit et murit a tous les climats musicaux de l'Europe de la fin du XVIIIe siecle : l'Allemagne du Sud et du Nord, l'Italie, la France, de sorte qu'il put se rendre matre de tous les langages qui etaient alors en faveur ou en gestation. Mais son interet pour la technique musicale etait si vif qu'il ne se contenta point de cela : il remonta le cours du temps, cherchant a capter les formes du passe qui pouvaient encore lui etre accessibles. Ce fut donc un gigantesque travail de synthese qu'il s'astreignit a realiser, englobant a la fois tous les langages contemporains et anterieurs, et anticipant hardiment sur les recherches les plus audacieuses des compositeurs a venir.
Mais la n'est pas le plus important. L'actuel "retour a Mozart" n'est pas simplement de l'ordre artistique. Si Mozart aujourd'hui nous va si droit au coeur, c'est que nous decouvrons en son oeuvre, non pas en depit, mais en fonction directe de sa limpidite, une grande profondeur de pensee. Et cette pensee ne porte pas seulement sur l'inanite des passions, l'amour et la fraternite humaine, mais elle s'attache surtout a des problemes que, certes, l'on s'est poses de tout temps, mais que nous soulevons aujourd'hui d'une maniere plus instante que jamais : qu'est-ce que la mort ? quel est le sens de la vie ? De la reponse a ces questions dependait pour lui la paix, la serenite a quoi il aspira foncierement depuis l'enfance. Mais son aspiration, toujours insatisfaite, le fit passer par des crises d'inquietude et d'angoisse alternant avec des moments de paisible luminosite. Ces alternances, a mesure qu'il approchait de la mort, precipiterent et s'aggraverent. Aussi est-il fort impressionnant de voir un musicien, dont les oeuvres tant de fois ont respire le bonheur, manifester aussi, d'une maniere si desolee, l'angoisse fonciere qui ne le quittait pas. Car, apres la luminosite de La "Flute Enchantee" et de sa derniere Cantate maonnique (K623), nous assistons au tragique effondrement qu'exprime son Requiem interrompu. Il fut accule, a l'heure de la mort, au desarroi, a la desesperance, faute de la clef intellectuelle que, grace a Paul de Seligny, nous avons aujourd'hui a notre disposition pour resoudre ces problemes fondamentaux :
Puis, inexorable, vient le jour ou sonne pour toi
l'heure de te retirer de cette scene,
et tu t'en vas les mains vides,
vides de l'essentiel, (...)
Faute d'un enseignement adequat,
faute donc de savoir ce qu'il en est de toi-meme
en verite,
tu t'en vas
toujours captif de ta meprise,
toujours enlise dans ta confusion,
toujours plonge dans la dualite,
tu poursuis ta course folle,
tu poursuis ton errance.
Les etapes de la vie musicale de Mozart
La vie privee de Mozart ne presente guere d'interet pour qui veut comprendre sa musique. Elle se reduit d'ailleurs a peu de chose : ne a Salzbourg, il reste au service de la cour archiepiscopale de sa ville natale, jusqu'au moment ou il se brouille violemment avec l'archeveque Colloredo, en mai 1781 ; il se fixe alors a Vienne. Contre le gre de son pere, il epouse Constanze Weber (1782). Le succes qu'il escompte lui echappe de plus en plus ; il tombe dans la pire misere et meurt a Vienne dans une indifference quasi generale. Seul Joseph Haydn, apprenant a Londres la mort de son jeune ami, passera la nuit de Nol a le pleurer.
Les seuls evenements marquants de sa vie sont ceux qui jalonnent les etapes de son evolution musicale.
Des l'age de trois ans, Wolfgang manifeste, outre une puissance exceptionnelle de concentration, des dons musicaux remarquables : justesse absolue d'oreille et memoire prodigieuse. Son pere, Leopold (1719-1787), severe mais excellent pedagogue musical, entreprend son instruction. On lui a reproche d'avoir exerce sur son fils une influence conservatrice et retardatrice ; mais Wolfgang sut faire la part de l'etroitesse d'esprit et celle de la solidite du metier : jusqu'a la mort de son pere, il se refera toujours avec une totale confiance a son jugement.
Leopold entreprend, avec son fils et sa fille Maria Anna, des tournees ou il exhibe l'enfant prodige, au risque d'exposer Wolfgang, entre sa septieme et sa onzieme annee, aux fatigues et aux maladies de voyages lointains. Ces expeditions se retournent d'ailleurs partiellement contre le pere, car l'enfant y trouve l'occasion de capter des influences qui n'agreent pas a son mentor et qu'il n'aurait pas connues si tot s'il etait demeure a Salzbourg.
Une premiere tournee (1762) mene le bambin a Munich et a la cour imperiale de Vienne. Mais c'est la deuxieme qui est la plus importante : elle dure trois ans (1763-1766) et les fait passer l'Allemagne occidentale, Mannheim, Francfort (ou il fait l' admiration de Goethe), Bruxelles, paris (ou il joue devant la Cour), Londres. La Haye, Amsterdam, Lyon, Geneve. Voyage capital pour la suite, parce que, des l'age de huit ans, Mozart fait la decouverte de deux musiciens qui le marqueront pour toujours : Johann Schobert (1735 env. 1767) a Paris, Jean-Chetien Bach (1735-1782) a Londres. Grace au premier s'eveillent a la fois en lui le sens de la tendresse melee a l'intensite pathetique et celui de la poesie musicale. Par le second (fils cadet de Jean-Sebastien), c'est paradoxalement en allant vers le Nord qu'il entre en contact avec la chaleur ensoleillee du Midi italien.
De retour dans son Autriche natale, il s'impregne de l'esprit musical, a la fois serieux et gemtlich de l'Allemagne du Sud, represente par Joseph Haydn, son ane de vingt-quatre ans, qu'il decouvre lors de quelques sejours a Vienne.
Il lui fallait dorer sa palette musicale au soleil du Midi, et c'est un point a mettre a l'actif de son pere que de l'avoir envoye a trois reprises en Italie : 1769-1770, 1771, 1772-1773. Pendant cette periode, il se plonge, alternativement, dans la musicalite chantante mais superficielle de l'opera italien d'alors et dans la sensibilite autrichienne. Ce qu'il retire de plus precieux de ce contact avec l'Italie, c'est, grace au padre Martini qui le fait travailler a Bologne (1770), l'art de la melodicite polyphonique puise a la tradition des anciens matres du contrepoint chantant. Jusqu'au terme de sa carriere, Mozart restera des lors un matre inconteste, surtout dans les ensembles d'operas, de la science de la polyphonie vocale.
Il resulte de son dernier voyage en Italie une crise "romantique" ou Mozart, alors age de dix-sept ans, produit de purs chefs-d'oeuvre : les quatuors milanais (a cordes), K.155 a 160, et la trilogie symphonique de l'hiver 1773, K 200, 183 et 201, qui consacrent la synthese du Nord et du Midi.
Ensuite, pendant quatre ans, il s'adonne a la "galanterie" musicale. On designe par la une forme musicale batarde, intermediaire entre la puissante structure baroque qui est abandonnee et le nouveau langage thematique qui s'elabore (surtout grace a Joseph Haydn) ; la galanterie tire son agrement de l'enrubannement rococo de melodies flottant sur un accompagnement d'accords rompus. Beaucoup ont reproche a Mozart de s'etre laisse aller a la facilite en adoptant ce style decoratif pour complaire a l'aristocratie salzbourgeoise : serenades, divertissements, sonates salonnieres pour le piano. Pourtant, ces annees de detente lui ont permis de developper le sens de la poesie musicale. Celle-ci affleure deja les concertos pour violon (1775), et surtout elle fleurit a pleines corolles dans la merveilleuse annee 1776, celle ou le matre a vingt ans. Si de telles oeuvres faisaient defaut, il manquerait quelque chose d'important dans l'oeuvre mozartien. Et c'est l'annee suivante (1777) qu'il realisera soudain son premier chef d'oeuvre dans la lignee des grands concertos pour le piano, le bouleversant K 271 en mi bemol majeur.
De septembre 1777 a janvier 1779, c'est le grand voyage a Paris. Il part, accompagne seulement de sa mere, et l'aventure sera tres decevante sur le plan du sentiment (son amour deu pour Aloisia Weber), de la famille (sa mere meurt a Paris) et de sa carriere (il est evince des milieux musicaux de la capitale et lache par le baron Grimm, son protecteur). Par contre, sur le plan musical, ce voyage sera tres fructueux : a l'aller, il s'arrete longuement a Mannheim ou il decouvre les puissances expressives de l'orchestration romantique moderne. A Paris, lui qui depuis toujours est hante par le desir d'ecrire des operas, il tombe en plein dans la lutte entre piccinistes et gluckistes ; mais il ne s'y engage pas parce qu'il prend deja conscience du style de theatre musical qui sera le sien. Par-dessus tout, ce sejour a Paris aura une importance capitale du fait que Mozart capte l'esprit franais, sans en retenir la secheresse, le gout de la pudeur, l' elegance et de la concision. Il aura des lors plus que jamais horreur de la longueur et de l'emphase oratoire (ce qu'il appelle le "gout long des Allemands").
A present, son assise est bien solide, tripartite ; il devient le musicien europeen pat excellence, capable de realiser la Synthese des langages allemand, italien et franais, dont il peut user, comme en se jouant, en y mettant sa propre touche. sommaire
Pendant trois ans, il pose les bases de son evolution future : concertos pour le piano, sonates pour violon et piano, serenades qui font craquer les limites galantes du genre. Tout cela aboutit a un chef-d'oeuvre dramatique qui, en depit de la forme desuete de l'opera seria, offre les premices de tout son art lyrique et symphonique : l'Idomenee (Munich, 29 janvier 1781). En mai, il rompt, apres des scenes affligeantes, avec son employeur, l'archeveque Colloredo, et s'installe, sans ressources et sans situation, a Vienne. Son pere desapprouve cette rebellion et prend plus mal encore les fianailles de Wolfgang avec Constanze Weber, qu'il estime indigne de lui. Mozart passera outre et l'epousera le 3 aout 1782
Un probleme se pose alors au Matre : comment gagner la plus vaste audience possible, car la vie meme du jeune menage en depend, non seulement en s'interdisant toute concession a la facilite, mais encore en mettant tout en oeuvre pour hausser le public superficiel de Vienne a des hauteurs inaccoutumes ? Mozart a enfin l'occasion d'ecrire, pour la scene, un opera qui ressortit a un genre ou il libre, le Singspiel, et ou il ne subit plus les lourdes contraintes de l'opera seria. L'Enlevement au serail, operette allemande, inaugure, le 16 juillet 1782, la serie de ses chefs-d'oeuvre lyriques. A partir de 1782, Mozart passe par des crises successives qui deviendront de plus en plus graves a mesure qu'il approche de la mort. Ces periodes ou l'ethos se fait angoisse et, par moments, tragique (1783, 1785, 1787, 1790), alternent avec de merveilleuses accalmies (1784, 1786, 1788, 1791).
Aucun evenement de sa vie privee ne saurait expliquer ces "strangulations". Elles se comprennent, mais en partie seulement, par des problemes de technique musicale : la rencontre de nouvelles formes d'ecriture cree toujours chez lui une contraction de style qui ne peut se detendre que lorsque les nouveautes ont ete completement assimilees : et, par assimilation, on n'entend pas l'art d'adopter des procedes (ce qui pour lui etait un jeu d'enfant), mais le fait d'en arriver a parler de ses langages a l'etat naissant. Certes, apres son retour de Paris, tous les styles proprement contemporains lui etaient devenus familiers, et ce n'est pas une des choses les moins stupefiantes qu'un musicien doue d'une telle memoire ait pu rester foncierement libre a l'egard de toute imitation. Pourtant, il lui restait encore deux langages a decouvrir et a faire siens : l'un qui avait son assise dans le passe, l'autre qui s'ouvrait audacieusement sur l'avenir. Le premier est la puissante structure baroque de type fugal, represente par Jean-Sebastien Bach ; le second, illustre par Joseph Haydn, surtout dans ses quatuors a cordes, est le style thematique du type sonate, avec ce qu'il implique de richesse harmonique, par l'extension tonale, et de construction dialectique orientee vers la forme cyclique. C'est en 1782 que Mozart decouvre ces deux langages antinomiques qui sont d'ailleurs l 'un et l'autre peu compatibles avec la melodicite a laquelle son travail de synthese l'a fait parvenir. C'est donc a un nouveau travail de synthese l'a fait parvenir. C'est donc a un nouveau travail de synthese qu'il va s'adonner durant ses deux premieres annees viennoises (1782-1783), synthese d'autant plus vaste et difficile qu'elle doit englober tout ce qu'il a precedemment acquis. Ces decouvertes, il les a faites a point nomme : tot, puisqu'il n'a que vingt-six ans ; tard, puisqu'il n'a plus que neuf ans a vivre
Mozart-Bach ! Conjonction historique impressionnante, d'autant plus qu'il fallait alors du courage, et presque de l'audace, pour remonter le cours du temps. En effet, Jean-Sebastien, mort en 1750, etait trente ans plus tard, non seulement meconnu, mais inconnu. Ses partitions etaient introuvables, et c'est par hasard qu'un diplomate melomane, le baron van Swieten, rapporta de la cour de Prusse des copies manuscrites de quelques fugues du grand Cantor.
Mozart prend feu, s'essaie a ce style perime dont il est le seul alors a saisir la puissance. Et, en mai 1783, c'est la merveille, le chef-d'oeuvre de sa musique religieuse : la Grande Messe en ut mineur (inachevee) K 427. Pendant le meme temps, il se concentre dans le travail ardu (comme il le declare lui-meme) de la composition thematique. Son coup d'essai est un coup de matre : en decembre 1782, le quatuor a cordes K 387 inaugure la glorieuse serie des six quatuors (les trois derniers seront termines en 1784-1785) qu'en hommage a Haydn il lui dediera. Celui-ci, les ecoutant, dira a Leopold present a l'execution : "Je vous declare devant Dieu, en honnete homme, que je tiens votre fils pour le plus grand compositeur que je connaisse" (fevrier 1785).
Ces travaux de recherche, c'est dans le retrait du laboratoire scientifique que Mozart les mene ; aussi voyons-nous, a partir de 1782, ses compositions se scinder en deux : les oeuvres de solitude, le plus souvent retractees et meme tragiques, et les oeuvres destinees aux concerts ou il evite de choquer et de brusquer le grand public. Non qu'il fasse des concessions pour conquerir une audience dont il a tant besoin : au contraire, avec autant de surete de main que de prudence, il introduira peu a peu dans ses concertos et ses symphonies les decouvertes audacieuses qu'il a faites dans la solitude. Cela lui coutera d'ailleurs, a partir de 1786, la desaffection croissante du public viennois.
Le resultat de cette complexe elaboration se voit dans l'explosion magnifique des six concertos pour piano de 1784, chefs-d'oeuvre qui seront suivis de six autres jusqu'a la fin de 1786. Mais ce succes de 1784 est suivi d'une annee sombre, la plus "romantique" de la vie du Matre (Concerto en re mineur K 466, les trois derniers quatuors a Haydn). Notons qu'en decembre 1784 Mozart est initie a la franc-maonnerie, et que les idees qu 'il brasse lui inspireront la dramatique Ode funebre K 477 (novembre 1785).
1786 : une annee claire comme l'avait ete celle de ses vingt ans, mais avec, maintenant, une aisance qui est le signe qu'il a realise la synthese de tous ses langages. Le style thematique en arrive a s'epanouir dans la melodicite, comme on peut le voir dans sa musique de chambre avec piano (les trios), dans les trois beaux concertos pour le piano K 488, 491 et 503, et surtout dans Les Noces de Figaro. Mozart a trouve le genre theatral qui lui convient le mieux, l'opera buffa, ou la richesse et l'intensite musicales vont de pair avec l'alacrite et la presence sceniques.
Nouvelle crise en 1787 : Mozart est gravement preoccupe par l'idee de la mort, surtout apres le deces de son pere. C'est l'annee du Quintette en sol mineur K 516 et du Don Giovanni, ou se pose a cru le probleme de la rupture de l'ardeur de vivre et de l'inanite des passions.
L'annee 1788 est dominee par le massif symphonique aux trois cimes : la Mi bemol K 543, la Sol mineur K 550 et l'ultime : la Jupiter (K 551, du 10 aout), qui est le testament symphonique du Matre. Mais, le plus etonnant, c'est que Mozart fait voisiner avec ces pieces monumentales des oeuvres legeres, presque galantes, comme la Sonate "facile" (K545) et les derniers trios. sommaire
Les dernieres oeuvres (fin 1788-1791)
A partir de l'automne 1788, Mozart entre dans une periode de retrait ; mais sa musique d'intimite (pour cordes ou piano solo) a le plus souvent un caractere de serenite (Trio K 563, Sonate pour piano K 570). Au cours d'un voyage ou il essaie d'obtenir la faveur du roi de Prusse, il fait un pelerinage a la Thomasschule de Leipzig, rendant un supreme hommage a Bach. Son ecriture se resserre encore (Sonate pour piano K 575 et derniers quatuors) et s'epanouit dans la concentration poetique du Quintette avec clarinette K 581. Tout cela aboutit a l'oeuvre theatrale la plus translucide de Mozart, le Cosi fan tutte, comedie-proverbe d'une profonde gravite sous son elegance frivole (Burgtheater, Vienne, 26 janvier 1790).
L'annee 1790 est un veritable desert, aride et desespere. Pourtant, en decembre, le magnifique Quintette a cordes en re majeur K 593 marque un redressement total. La poesie decantee de l'ultime annee s'epanouit dans de vastes compositions (le dernier Concerto pour piano K 595, le Concerto pour clarinette K 622) et, d'une faon plus concentree encore, dans les piecettes apparemment insignifiantes (lieds, adagio pour harmonica, cantiques maonniques). Deux mois avant sa mort, le succes semble enfin se dessiner avec La Flute enchantee, singspiel maonnique ou il recapitule pour la scene tous les langages de sa carriere. Mais, en meme temps qu'il acheve cette oeuvre toute penetree de son aspiration a la lumiere, il commence son Requiem. L'oeuvre ne sera pas terminee : Mozart meurt le 6 decembre. Son corps sera enterre dans la fosse commune. sommaire
Mozart n'a cree aucun langage. Sa vie durant, il ne laissa pas d'etre a l'affut de tous les idiomes dont il pouvait prendre connaissance, et, quand il les adoptait, loin d'en rester au formalisme des procedes, il les recreait de l'interieur. Mozart n'a ete le matre d'aucun langage : il a ete matre de tous ses langages, jusqu'a les parler comme autant de langues maternelles, et c'est la la vraie matrise.
Et pourtant, il leur imprime la marque "mozartienne" qui les depouille de tout particularisme national ou culturel. On ne peut cependant pas, a son propos, parler d'originalite : il n'a pas marque son oeuvre du cachet de ce qu'on nomme la personnalite de l'artiste, ainsi que firent un Beethoven ou un Wagner. Il n'y a pas de style mozartien ; il n'y a pas, meme dans ses operas, de "monde", de climat mozartien. Et pourtant, sa musique a quelque chose d'unique, qui se decele des l'audition de quelques mesures, quelque chose d'insaisissable.
Et cela est constant en depit de la versalite des ethos, lesquels changent, souvent, d'un moment a l'autre. Innombrables, en effet, sont les aspects opposites de cette oeuvre proteiforme : legerete badine et gravite pathetique, galanterie salonniere et romantisme farouche, distinction aristocratique et bonhomie (Gemtlichkeit), voire truculence populaire, tendresse alanguie ou reveuse et aprete, violence virant parfois a l'atroce. Musique si facile d'acces et en meme temps si savante, avec des structures accessibles aux seuls connaisseurs. Faut-il privilegier tel ou tel de ces aspects pour y voir le vrai Mozart ? Et de quel droit ? Comme, longtemps, on avait insiste sur la grace et la legerete, on a, par reaction, souligne les aspects graves et tragiques. Mais, a suivre la ligne d'evolution de sa creation musicale, on voit combien il est simpliste de dire qu'il ait tendu de la galanterie de cour a la "grande "musique : les oeuvres de la deniere annee recapitulent tous ses styles et rejoignent, question de metier mise a part, celles de l'enfance. Un chose, par contre, est patente : c'est que le marasme n'est pas un etat ou il se doit complu, et qu'il a eu horreur de toute confidence ostentatoire. Les moments les plus hauts de son oeuvre sont ceux ou, dans une totale solitude, il cherche une issue de serenite. Et, chose stupefiante, cela arrive en plein concerto, en plein opera.
Ce qui fait la profondeur de sa musique, disions-nous, c'est la pensee. Mais, entendons-nous bien : il n'avait aucun gout pour le maniement d'idees abstraites : sa correspondance serait fort decevante pour qui y chercherait des speculations de philosophie, de politique, voire d'esthetique. C'est en musique qu'il pensait et qu'il parlait, et cela lui etait possible en vertu, precisement, de sa matrise technique : rien ne s'interposait entre l'idee et la vibration ordonnee du tissu musical.
Or, les problemes qui, tres tot, l'ont preoccupe sont ceux de la mort, de la survie, du sens de la vie : les seuls passages de ses lettres ou il fait part de ses reflexions profondes touchent a cela, et des que, dans un texte a mettre en musique, apparat le mot de "mort", le ton s'aggrave immediatement. "Toujours entre l'angoisse et la joie", ecrit-il a son propre sujet. Mais comment venir a bout de cette dualite, source d'une continuelle instabilite, d'un continuel desequilibre ? Par un sursaut heroique, de type romantique, ou l'on s'enivre de puissance en creant un monde fictif d'evasion ? Non ! Chez Mozart, c'est tout le contraire : c'est dans un langage clair, simple, aussi proche que possible (avec un metier consomme) du naturel qu'il cherche une issue. Sa musique n'emporte pas l'auditeur roule passivement dans un flot d'harmonies ; elle requiert de lui lucidite et presence. Mais encore, pour dire quoi ? L'art n'est pas un but.
Mozart fut seduit, sans doute pour fortifier la foi de son enfance, par le symbolisme, qui se manifeste surtout a partir de 1784, il l'a maintes fois rompu, parce qu'il ne pouvait pas s'en satisfaire. Le triomphe ideologique de la Lumiere sur l'Ombre, qu'est-ce d'autre, apres tout, que l'option qu'il a refusee, a savoir l'evasion dans un monde fictif, le renoncement, et donc l'incompletude ? Il semble avoir pressenti que la Lumiere, la serenite a quoi nous aspirons, ne saurait etre une entite, un pole, un au-dela. Et c'est sans doute a ce pressentiment, a cette impression de vide qui tient ce qui distingue sa musique de toutes celles qui revetent une apparence de plenitude. "Je ne peux pas bien t'expliquer mon impression de vide que tient ce qui distingue sa musique de toutes celles qui revetent une apparence de plenitude. "Je ne peux pas bien t'expliquer mon impression, ecrit-il quatre mois avant sa mort (7 juillet 1791), c'est une espece de vide qui me fait tres mal, une certaine aspiration qui, n'etant jamais satisfaite, ne cesse jamais, dure toujours et crot de jour en jour. Meme mon travail ne me charme plus."
La Flute enchantee est terminee le 30 septembre ; il lui reste a ecrire son Requiem, dont il sent qu'il le compose pour lui-meme. Une panique eschatologique emporte tout et disloque ce qui etait fonde que l'esperance. Ce sont ni l'insucces, ni la misere, ni la maladie qui ont mineMozart : cette deroute est de l'ordre du desarroi intellectuel.
Si cette musique touche si directement et si intensement, c'est qu'elle exprime un appel fondamental qui depasse de loin le cas de Mozart lui-meme, et qui vient du plus profond de nous tous. Nul musicien n'a accuse, avec autant de sincerite et d'integrite, le fiasco final de toute ideologie devant la seule question qui importe et qui, a l'heure de la mort, est ineluctable : qu'en est-il de nous-memes ? sommaire